1.1 L’Education Populaire

“L’éducation populaire, c’est l’ensemble des moyens qui permettent de donner à tous les hommes l’instruction et la formation nécessaires afin qu’ils deviennent des citoyens aptes à participer activement à la vie du pays”.
CACERES Benigno

Entre le rapport de Condorcet à la Convention en 1792 et la notion actuelle d’éducation permanente, s’inscrit l’histoire de l’éducation populaire.

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Donner à tous, l’instruction et la formation nécessaires, afin qu’ils deviennent des citoyens aptes à participer activement à la vie du pays, c’est là une des idées essentielles qui ont guidé et guident encore les animateurs de l’éducation des adultes.
Sous des formes et avec des fortunes diverses, la société des XIX et XX siècles a voulu démocratiser le pouvoir. Il est vite apparu qu’une telle entreprise était inséparable de la démocratisation du savoir. De plus, les besoins de l’industrie nécessitaient la formation d’ouvriers qualifiés, capables de lire et de prendre des initiatives.

Trop longtemps, l’ignorance des masses a laissé indifférentes les classes dirigeantes. Des hommes généreux ont lutté contre l’obscurantisme pour développer I’ éducation et former des hommes. En même temps, une action incessante était entreprise par les travailleurs manuels qui se voulaient moins asservis, moins humiliés, plus libres. Se libérer de l’asservissement imposé par les contraintes d’une société inhumaine ne pouvait, pour eux, qu’aller de pair avec le désir de conquérir le “savoir”, condition essentielle de leur dignité.

Les grandes périodes de l’histoire de l’éducation populaire se caractérisent par la rencontre d’hommes qui se rassemblent d’abord pour défendre, parfois au péril de leur vie, des valeurs menacées, telles que les idées républicaines en 1848 et sous le Second Empire. C’est le début de l’éducation des adultes et du mouvement social qui permettra en 1882 le vote des lois sur l’école primaire obligatoire. En 1894 un innocent est injustement condamné : c’est l’affaire Dreyfus, et le début des Universités populaires. En 1919, pour conserver l’amitié née dans les tranchées entre les hommes de toute condition, Robert Garric lance les Equipes sociales. 1936 sera comme une sorte d’apothéose de l’action commune du législatif, des intellectuels et des travailleurs. Les aspirations du peuple à plus de dignité seront rendues possibles par des lois sociales encore inconnues en Europe. Le droit au loisir comme le droit au savoir deviennent une réalité.

A la Libération, des hommes qui avaient combattu pendant l’occupation pour la personne humaine et pour la libération de la France donnent à l’éducation populaire des structures nouvelles et le droit de cité officiel dans la nation.

L’histoire de l’éducation populaire, c’est aussi l’histoire de la conquête du loisir. Au début du siècle dernier, la longueur de la journée de travail supprimait jusqu’au désir d’être heureux. En 1830, la durée réelle du travail était de 75 heures par semaine. Les enquêtes d’un médecin de Nantes, le docteur Guépin, celle du baron de Morogues dans son ouvrage De la misère des ouvriers et de la marche à suivre pour y remédier, comme celles de Villermé (1), membre de l’Académie des Sciences politiques, décrivent la condition effroyable dans laquelle se trouvaient les ouvriers. Le docteur Guépin la résume en une phrase : « Vivre, pour l’ouvrier, c’est ne pas mourir. »

Et il faudra attendre les événements de 1936 pour que les travailleurs bénéficient de douze jours de congés payés portés à trois semaines en 1957, et à quatre semaines par la loi du 16 mai 1969.
Aujourd’hui, le loisir étroitement lié à l’éducation s’affirme comme un droit, mais aussi comme une valeur. L’éducation populaire, grâce à la conquête de ce temps de culture possible, devient un élément essentiel d’un plan d’éducation.

Pendant la guerre et la Résistance, puis à la Libération, des militants d’éducation populaire se sont formés. Ils ont étudié les expériences du passé et rejeté un certain idéalisme : les bons sentiments seuls ne suffisent pas à faire de bons éducateurs en milieu adulte. Il faut une solide formation, une connaissance des milieux et de leurs aspirations, une vue claire du but poursuivi et aussi une connaissance approfondie des moyens utilisés. L’animateur d’éducation populaire d’aujourd’hui est un technicien autant qu’un humaniste.

Les éducateurs qui ont animé l’éducation populaire de 1848 à nos jours sont des bénévoles, ils enseignent ou animent par conviction, par idéalisme. La plupart d’entre eux sont des instituteurs. Leur vocation les plaçant plus près du peuple, ils sentent mieux ses besoins culturels et ses aspirations. Ces instituteurs, si souvent décriés, si mal compris, ont été et sont encore l’âme de l’action culturelle en faveur des adultes les plus déshérités. L’éducation populaire leur doit non seulement son existence, mais encore les notables progrès qu’elle a accomplis. Ces hommes, professeurs, instituteurs, artistes, ingénieurs, écrivains, autodidactes ou animateurs des moyens techniques de diffusion de la culture, acceptent, toujours bénévolement, d’aller se former dans des stages spécialisés d’éducation populaire afin d’accroître l’efficacité de leur action.

Cependant, l’éducation populaire évolue. De plus en plus, les associations volontaires, les institutions, les municipalités, ont des animateurs permanents.

En dépit des progrès accomplis, l’action de l’éducation populaire, nous semble encore limitée. Elle fait figure d’une activité annexe, importante certes pour de nombreux individus, mais dont l’influence ne se fait que très peu sentir sur les destinées du pays. Sans doute ses idées ont-elles franchi le cercle restreint des spécialistes : aujourd’hui des administrateurs, des politiciens, des planificateurs font une place de plus en plus grande dans leurs conceptions et leurs programmes à des activités d’éducation ; l’éducation permanente est à l’ordre du jour, rendue indispensable par l’évolution technique rapide du monde et la mobilité des fonctions productrices qui engendrent sans cesse de nouvelles professions auxquelles il faut s’adapter.

Mais dans la masse du public et même dans une bonne partie des milieux influents (enseignants, syndicalistes, artistes, littérateurs, producteurs), on n’envisage le plus souvent ces nécessités qu’avec indifférence ou scepticisme. On peut se demander, devant cet état de fait, si l’éducation populaire a été toujours attentive à ne pas quitter les chemins qui mènent au cœur et à l’esprit de ceux auxquels elle s’adresse. Ce n’est pas parce que la société manque de cadres que tous les hommes se décideront à prendre sur leurs loisirs le temps nécessaire pour étudier, mais parce qu’ils seront convaincus que cela est bon pour eux, et qu’ils se trouveront ainsi mieux armés pour vivre et pour essayer de devenir eux-mêmes.

Les hommes de notre temps vivent dans un grand désarroi et dans une grande attente. L’éducation populaire ne peut tout résoudre. Cependant, en ce temps où chacun de nous s’interroge sur les structures qui permettraient à notre pays de vivre une véritable démocratie, il n’est point utopique de croire que former les hommes pour les rendre plus conscients, c’est-à-dire plus libres, est sans doute un des moyens efficaces de préparer la société de demain.

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